Dans la bibliothèque
J’ai toujours aimé laisser courir mes yeux sur le dos des livres, qu’ils soient disposés sur les rayons d’une librairie ou d’une bibliothèque. J’aime surtout, je crois, cette panoplie de titres à partir de laquelle le regard trace un enchaînement original ainsi que s’il composait des rébus ou de longs vers inédits et tarabiscotés.
Car si le classement des livres d’une bibliothèque est organisé, il ne l’est jamais, ou très rarement, en fonction de leurs titres dont la juxtaposition ne doit rien à leur sens. À l’époque où l’envie d’écrire me taraudait encore, j’avais imaginé rédiger des textes à partir de titres piochés de façon aléatoire dans plusieurs bibliothèques. Lorsque j’en avais parlé à Odile Travy, celle-ci m’avait mise en garde : ce genre d’exercices formels, de “productions à contrainte” ainsi qu’elle les nommait, était peu susceptible de porter ses fruits dans le cas d’une amatrice telle que moi.
Ce fut donc une aubaine que d’ouvrir la mauvaise porte en retournant vers ma chambre. La pièce était grande, imposante, tapissée de bouquins du sol au plafond, trois murs entiers, le quatrième occupé par une large fenêtre, sur lesquels j’eus envie de laisser pianoter mes yeux malgré l’heure. Une lampe très verte de style Art déco était restée allumée sur un guéridon et son halo maintenait hors de la pénombre une partie des titres. L’envie de tenter, ici, une petite cueillette linguistique après m’en être abstenue longtemps me rendit oublieuse des impératifs du lendemain ; quelques minutes, me dis-je, titillée par la curiosité de découvrir ce que les frères Sangres lisaient, une façon de sonder un peu leurs penchants et leurs fidélités, et d’être ainsi, peut-être, davantage préparée à leur commerce.
La littérature m’a prise tard. À quinze ans, je ne lisais rien sauf un ou deux magazines dont j’étais fan ; à vingt ans, non plus, sauf les ouvrages obligatoires et les messages sur mon téléphone portable, davantage les seconds que les premiers d’ailleurs ; à vingt-cinq, toujours pas grand-chose.
Ce n’est qu’à trente-trois ans que j’ai commencé à lire des romans, et si je m’en souviens c’est que cette tentative a coïncidé avec la mort d’Arthur. À ce moment, mon trouble fut si intégral, si renversant, si étranger à ce que je croyais savoir de moi que tout ce à quoi j’avais l’habitude de me vouer pour m’en sortir quand au-dedans, rageait la tempête des mélancolies assassines et des ruminations mortifères, mes échappatoires et mes rituels, ces activités que je menais avec entrain – danser, écouter, cuisiner, nager, jouer, chantonner… – et qui, à force d’être menées de façon assidue, gagnaient un pouvoir d’apaisement, me furent alors interdites. Je n’eus plus goût à rien, nada, niet, et si l’on considère qu’un individu s’entretient par ses désirs et ses attirances, alors ce devait en être fini de moi. Du jour au lendemain, l’habituel devint repoussant, puant le rance et le vain. À chaque fois que je me forçais, ainsi que j’avais tenté de le faire d’abord, j’étais submergée par l’impression d’être arrivée au bout.
Un jour, quelqu’un me fila un roman, ou je le trouvai. Oui c’est cela, je le trouvai dans un café où j’entrais de temps à autre, à bout de forces, le regard au ras du monde, amputée par le manque. Sur les murs du café, en guise de déco, on avait accroché des étagères remplies de bouquins dans une salle par ailleurs plutôt morne. J’eus seulement à pivoter sur mon siège, à tendre la main pour prendre le premier volume venu parce qu’il fallait bien que je m’occupe tant j’avais la sensation que les clients du café me dévisageaient parce que je portais mon deuil de façon indécente. À force, l’un d’entre eux finirait par me demander de quitter l’endroit.
J’ai donc commencé à lire des romans pour garder contenance comme l’on prend une clope ou un verre ; dans ce cas, c’étaient mes yeux qu’il fallait occuper car ils erraient partout, sur tous les gens attablés autour. Ils erraient comme des chiens sur les traces d’un bonheur dont l’odeur même me dégoûterait pourtant, des chiens avides d’une caresse qui ne les délivrerait de rien, surtout pas de leur condition de chien. Alors je lus. Ce que je lus s’intitulait Le Grand Cahier. Dès les premières pages, alors qu’il s’agissait aussi d’une histoire de catastrophe, je me suis sentie enlevée tout en ayant l’impression de reprendre un peu pied, enfin. Ces phrases me permettaient de respirer mieux, d’être à nouveau traversée par un souffle. Un zéphyr. Je lapais à grosses gorgées cette potion magique et, parvenue au point final, je pleurai. Jamais, je n’avais lu de cette façon, la littérature jusqu’alors cantonnée à une punition ou à une activité d’autrefois, un truc de vieux, un subterfuge qu’employaient les raides et les raseurs pour vivre par procuration, planqués dans leur recoin étriqué, enfermés plutôt que filant dans le sillage du réel. En deux jours, je finis les trois tomes ; à partir de là, je n’ai plus quitté les romans.
On comprend dès lors pourquoi, me retrouvant au milieu de cette belle pièce bibliothèque, j’ai éprouvé un étourdissement, ébahie par cette immense réserve de promesses. Et je n’ai pu résister. J’ai lancé mes yeux à l’assaut des tranches ainsi que j’aurais laissé un cheval fougueux galoper à travers cette vaste étendue de titres.
Après quelques embardées, voilà qu’il reste accroché à une couverture bleu nuit aux fines rayures d’or qui n’est pas un roman. Diderot, Œuvres. Il me faut quelques instants pour réaliser que je tiens là une chance de comprendre la puissance que le philosophe attribuait aux œufs ! Mais l’ouvrage compte 1 372 pages et il est peu probable que je sois capable d’y retrouver la citation mise en exergue par Jacob… La référence indiquée n’était-elle pas Entretien entre d’Alembert et Diderot ? Je tourne les pages, une à une puis plus vite, en saute plusieurs petits paquets, essayant de suivre une sorte d’intuition. Et là, coup de bol, impensable, improbable, invraisemblable, et je ne mens pas, elle est là ! La partie concernée, la phrase même…
Voyez-vous cet œuf ? C’est avec cela qu’on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre. Qu’est-ce que cet œuf ? une masse insensible avant que le germe y soit introduit, qu’est-ce encore ? une masse insensible, car ce germe n’est lui-même qu’un fluide inerte et grossier. Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation, à la sensibilité, à la vie ? par la chaleur. Qui produira la chaleur ? le mouvement. Quels seront les effets successifs du mouvement ?
Progressivement, je vois s’animer la matière quand il n’existe qu’une seule substance, une seule sensibilité pour Diderot qui choisit de décrire progressivement la gestation du poussin : l’émergence d’une forme puis de parties distinctes puis d’un mouvement. Dans l’œuf, le poussin n’est pas tout prêt tout cuit si j’ose dire. Le philosophe annonce son développement, une formation par étapes qui s’oppose à la génération spontanée à laquelle a adhéré l’académisme jusqu’alors. C’est l’émergence de l’épigenèse, comme me l’a expliqué Ondré. Ce que je comprends, c’est que le pouvoir que Diderot attribue à l’œuf est celui d’un révélateur : ce que l’examen de l’œuf par des outils de plus en plus sophistiqués donnera à voir sur l’origine des vivants assurera la défaite de la théologie – elle qui, au travers de la divinité, défend une cohérence inconditionnelle. Jusqu’alors, la nature engendre des êtres qui ne doivent à la matière, aucune hérédité : si certains traits de leurs géniteurs s’imposent à eux au cours de la gestation, ils n’en sont pas moins des êtres uniques, issus d’une multitude de combinaisons possibles que permet encore, aux yeux des hommes, l’inexistence des concepts d’espèce ou de vivant.
Qu’est-ce que cet œuf ? C’est une dynamique… à l’apparence d’inertie.1
Au grincement du parquet, j’ai manqué de lâcher le volume qui tenait, ouvert, en équilibre sur ma main. Du visage d’Ondré figé sur le seuil, je distingue mal les traits et je ne peux deviner si la découverte de ma présence dans une pièce qu’il juge sienne va me valoir ses réprimandes. Immédiatement me force à parler le sentiment d’être en faute.
C’est plein comme un œuf là-dedans !
Je ne peux croire que je viens de le dire… La phrase a jailli tel un hoquet et cependant, j’en éprouve un certain bonheur : mon père ne m’a pas quittée. Lorsque j’explique à Ondré qu’il s’agissait d’une de ses expressions favorites, celui-ci secoue la tête avec toute la ferveur de sa rationalité.
Mais un œuf n’est pas plein !
Bien sûr que si, j’en ai fait l’expérience…
Le regard iceberg m’arrête.
Un œuf plein serait invivable. Il doit comporter une poche d’air pour permettre au poussin de respirer pendant les dernières vingt-quatre heures avant son éclosion ; sans cela, il mourrait étouffé… De fait, si jamais il se retrouve la tête du mauvais côté, il étouffe avant d’être né. Ce qui, dit ainsi, ressemble, je le crains, à un paradoxe. Vous n’avez jamais écalé un œuf dur ? On s’en rend compte tout de suite.
Je n’aime pas les œufs durs.
Alors, sachez au moins qu’il s’agit d’une des grandes questions qu’a permis de résoudre l’embryologie moderne. Au vingt et unième jour de gestation, la coquille qui, jusqu’alors a été protectrice, peut se faire geôle. La symétrie qui est celle de l’embryon au cours de ses trente-cinq premières heures se brise avec l’apparition du cœur, qui déterminera l’orientation de la tête. Quant à savoir comment les cellules du mésoderme font la différence entre leur gauche et leur droite pour s’activer du bon côté, ça…
Ondré cherche sur mon visage le reflet de son propre émerveillement puis il me prend le livre des mains.
Diderot, excellente lecture… saviez-vous que pour ceux qui questionnaient l’imprévisibilité de la Nature, comprendre l’œuf, ainsi que Galilée ou Bruno tentèrent de comprendre les astres, fut indispensable : de fait, comprendre l’œuf devient l’un des grands enjeux qui occupèrent la science à partir du XVIᵉ siècle. Omnia ex ovo, car tous naissent d’un œuf. La célèbre formule, aux accents de prophétie, est attribuée au médecin anglais William Harvey qui, entre 1600 et 1603, étudia auprès de l’anatomiste italien, Girolamo Fabrici d’Acquapendente dont les premiers travaux sur des œufs de poulet visaient à tenter d’y voir apparaître le poussin qui allait en naître. La dissection de ces œufs fonderait les bases de l’embryologie moderne et, à la fin du XVIIᵉ, plus personne ne contesterait qu’être femelle, c’était d’abord porter des œufs. Mais contrairement à ce que les deux respectables savants, Harvey et Fabrici d’Acquapendente, présumaient alors, il allait s’avérer que l’œuf ne renfermait point un spécimen minuscule et préformé. À l’époque de Diderot, l’être n’a déjà plus de patron permanent, d’immuabilité de constitution ; il est transformation, exposé aux aléas de sa propre croissance. Lorsque je regarde un œuf de poule, c’est au surgissement de la vie que je suis renvoyé, à une forme de transmission phénoménale, une entéléchie qui barre les potentialités dont elle s’entoure. Même si à vouloir surprendre la vie dans l’œuf, on ne peut qu’échouer…2
Ondré, je viens d’y songer : je voudrais garder l’herbe.
Il fronce les sourcils mais déjà, il a compris ce dont je parle.
Garder l’herbe… entre les cailloux, ce sera affreux.
Pas nécessairement.
Du bout des doigts, il se frotte le front.
L’herbe, cela va tout gâcher.
Pas nécessairement.
Je le répète même si je sais que ces deux maigres mots ont peu de chance de rassurer un homme aussi prévoyant. Mon idée est neuve et je n’ai pas peaufiné mon argumentaire. Ce sera un bon moyen de ne pas figer la fresque.
Ondré me dévisage.
Ne pas figer la fresque, ne pas figer la fresque, vous dites n’importe quoi… c’est une fresque !
Il soupire, plusieurs fois même, et je lutte contre la tentation de lui dire que je laisse tomber.
En un rien de temps, on ne verra absolument plus rien, ce sera affreux !
Non, vous couperez l’herbe, ce sera comme une façon de faire… renaître la fresque. Ou pas d’ailleurs. Peut-être qu’à certains moments, vous aurez envie de la maintenir cachée.
Œuf et individualité (1)
“Jakob von Uexküll était un défenseur de mondes, de ces mondes que chaque être vivant tisse au travers de ses liens perceptifs et actantiels avec l’extérieur. Ce faisant, le biologiste allemand devint l’un des précurseurs de l’éthologie contemporaine, convaincu qu’il fallait concevoir les animaux, non comme assemblage mécanique de réflexes mais comme sujets, susceptibles d’exercer une volition au sein d’un milieu3 qui serait propre et particulier à chacun d’entre eux.”
Ondré a levé les yeux des feuilles de papier. Son regard interrogatif franchit la barre supérieure de ses lunettes pour arriver jusqu’à moi. Je souris pour l’inciter à poursuivre, consciente qu’il me livre là un article dont il est fier. Je l’ai rédigé quand j’enseignais encore, avait-il précisé, et comme il lui semblait que je m’intéressais aux poules, ses réflexions étaient susceptibles d’élargir mon champ d’investigation. Surtout, je crois qu’il ne lui déplaisait pas d’avoir un public, une auditrice attentive.
Au début du XXᵉ siècle, c’est von Uexküll qui fit de la transformation de l’œuf en poule l’exemple par excellence d’une de ces invisibles qui travaillent et façonnent nos états, une force échappant à la matérialité – appelez-la puissance, énergie ou principe –, une poussée qui, d’une génération à l’autre, se poursuit dans le temps sans faillir mais sans périmètres, soustraite à nos appareils de mesure, mais grâce à laquelle la vie gagne… une chose qui, se déployant de l’œuf jusqu’à la poule, étend, avec le temps, sa structure ordonnée sans aucune lacune, [et] constitue une chaîne d’objets, sans que cette chose devienne objet. L’œuf, pour sa part, continue de constituer la preuve de l’existence, si non advenue du moins potentielle, des individus. Dans les années 1850, le biologiste britannique Thomas Huxley, fervent défenseur de la théorie de l’évolution de Darwin, définit l’individu comme ce qui se déploie de l’ovum à l’ovum, de l’œuf à l’œuf.
Cent cinquante ans plus tard, les recherches de la microbiologiste Lynn Margulis remettent en cause la notion d’individu – telle que définie sous l’angle de l’embryologie mais aussi de l’anatomie, de la génétique, de l’immunologie et de la physiologie – au travers de l’exploration d’un phénomène qui, jusqu’alors, avait été plutôt négligé par les biologistes : la symbiose. La valeur des travaux de Margulis n’est pas reconnue unanimement bien que, et peut-être parce que, ils chamboulent plusieurs dogmes fondamentaux.
Ondré a interrompu sa lecture, me jetant à nouveau un coup d’œil. Quelque chose me dit que vous vous demandez pourquoi un vieux chercheur comme moi s’est intéressé à une théorie si révolutionnaire ? Il est évident que je ne suis pas en mesure de me demander cela et je me contente de sourire. Écoutez donc la suite alors : “Ainsi repensée et mise en évidence, la symbiose s’est révélée un phénomène possiblement consubstantiel de la reproduction, du développement et de l’immunité. Dès lors, il devint plus problématique de considérer chaque individu comme une unité s’il s’avérait qu’il était d’abord et avant tout le composant d’un holobionte. Chez nombre d’organismes par exemple,4 le développement de certains organes dépend de signaux chimiques émis par les symbiotes que ces organismes accueillent – ou faudrait-il dire, auxquels ils s’associent.
Chez les mammifères, les symbiotes d’origine microbienne sont acquis au moment de la naissance, lors du passage par le vagin, puis par contact des muqueuses entre mère et petit. Contrairement à ce qui s’est longtemps enseigné, le patrimoine génétique contenu dans l’ADN des cellules eucaryotes n’est pas le seul à être transmis de génération en génération : le génome des symbiotes l’est aussi. De sorte qu’il intervient encore dans le développement et le fonctionnement des petits de l’hôte !
D’un point de vue immunitaire, les symbiotes microbiens sont les gardes et vigies externes d’un organisme mais ils servent aussi de médiateurs aux réactions de cette entité avec une communauté organique. De fait, selon Margulis, il n’existe, d’un point de vue biologique,5 aucune entité autonome, circonscrite, qui pourrait a priori servir de support à un self (soi) autonome. Le sujet est dynamique et dépend du contexte⁴⁰, d’alliances à d’autres espèces qui, s’incorporant à lui, en modifie la substance même. L’œuf amorce la question de l’individualité et de ses limites. Interroger l’œuf, c’est interroger les contradictions inhérentes à toute existence pensée comme propre – intouchable et intouchée… Car l’œuf est inclusion et altérité – inclusion dans une lignée et altérité issue d’une hérédité. C’est la condition indispensable à la vie : l’immersion dans un corps autre qui ne le soit pas tout à fait – l’œuf et la poule entretenant un rapport d’endosymbiose temporaire…”
Ce terme, endosymbiose, je ne l’ai jamais entendu et j’ai du mal à concevoir la poule autrement que comme un individu à part entière.
Il est vrai qu’une poule portant un œuf est encore une poule et son œuf, avant la ponte, est la poule mais ne le sera presque plus bien qu’encore un peu après avoir été pondu.
Exactement ! On en revient à Diderot et à sa grande interrogation sur le passage entre contiguïté et continuité, vous avez dû étudier cela à la fac… mais il se fait tard.
Ondré s’est levé et, d’un geste cérémonieux, il m’invite à passer devant lui pour quitter la bibliothèque.
Un miracle de la nature
J’allais remonter vers ma chambre quand j’ai repensé au portrait du salon rouge qui, à mon arrivée, avait attiré mon attention. Je me souvenais que la pièce était la dernière sur la droite avant l’escalier. Dès que je me suis retrouvée devant le tableau, je l’ai vu. Il avait dû m’échapper la première fois sans que je m’explique comment une telle occultation avait été possible. Car il se trouvait pratiquement en plein milieu, crevant la toile ainsi qu’une star crève l’écran, ce sein. Un sein rond, nu, qui émergeait de l’échancrure de la tunique ocre. Un sein parfaitement bien dessiné, dont la teinte créait un effet de chair soyeuse, son téton cerclé d’une aréole brune venant effleurer la bouche du nouveau né que la femme portait entre ses bras.
Comment pouvais-je ne pas l’avoir vu du premier coup ? Il était un point de convergence visuel, une provocation érotique au centre du tableau dont l’entière composition gravitait autour de lui cependant qu’assez vite montait une impression de bizarrerie, de tromperie peut-être, jusqu’à ce qu’enfin, l’anomalie frappe : la femme ne possédait qu’un seul sein.
Même à y regarder de près, aucun autre n’apparaissait, pas même sous les plis du tissu, pas une boursouflure ou une ombre. Un seul sein bombé avait été peint en pleine poitrine, trop proche du bas de la gorge, jouxtant le col du vêtement, un sein médian, haut perché. Cette découverte a changé l’orientation de mon regard et j’ai été alors en mesure de repérer la seconde bizarrerie : ce que j’avais pris pour la chevelure de la femme était une barbe. Suspendue entre sein et menton, elle apparaissait comme une sorte de cavité vaporeuse, un surplus incongru. À cet endroit, les couleurs composant le portrait s’évanouissaient dans un noir presque absolu. La barbe, dès lors qu’identifiée, incitait à penser qu’on avait affaire à un homme, d’autant que la tête était marquée par un début de calvitie, supposition que semblait contredire toutefois la présence insistante, juste en dessous, du sein.
Avait-on affaire à un homme qui allaitait ou à une femme à la pilosité invasive ? La redistribution des genres est devenue la grande affaire du XXIᵉ siècle mais il y a quatre cents ans, période à laquelle je supposais qu’avait été peint le tableau, cette association d’attributs sexuels divergents n’était-elle pas scandaleuse ? À moins qu’il s’agisse de représenter une maternité masculine, celle revendiquée indirectement sur le monde par l’Église catholique.
Ce tableau portait la puissance du monstrueux, de ce qui, peint avec réalisme, perd son air de fabulation pour troubler les limites du réel. Fascinée, j’éprouvai soudain un désir vif de toucher ce sein et me rapprochai encore de la toile ; je vis alors qu’émergeant de l’arrière-plan ténébreux du tableau se trouvaient deux pierres taillées sur lesquelles était gravé un texte en latin qui débutait par cette phrase : En magnum natura miraculum. Je m’efforçai de retenir la phrase tandis que je remontais vers ma chambre.
Bien que la fenêtre soit close, je peux entendre, par moments, le hululement strident et vindicatif d’une chouette toute proche. Je l’imagine posée sur une branche à l’orée du bois, se disputant un morceau de mulot avec une congénère. Je n’ai enfilé qu’un t-shirt et l’effleurement du drap frais sur mes fesses suscite un début d’excitation. Ma main flatte et tâte mon pubis, cherche l’amorce du clitoris qu’elle fait tanguer avec toute la dextérité que requiert son éclosion. La jouissance vient vite, fulgurante, elle me projette hors de moi avant de me ramasser à l’extrême.
[184] Mon onanisme ne m’a pas conduite au sommeil pourtant. Quelle était l’inscription du tableau ? En magnum natura miraculum. Je n’ai pas besoin d’allumer pour trouver, à tâtons, mon téléphone sur la table de nuit. Un grand miracle de la nature. Miracle désignait-il le nouveau-né ou la femme à barbe ou l’homme au sein ? À moins que l’expression miracle de la nature ne soit trompeuse. Puisqu’un miracle est censé être un fait extraordinaire, souvent causé par une intervention divine, qui suscite la surprise puisqu’il se produit hors du déroulement normal, naturel, des choses. Que pouvait être un miracle de la nature dans ce cas ? La nature allant à son encontre ? Ondré avait employé l’expression contre nature…
Ce qui m’amena à me demander si l’unité pouvait inclure la divergence. Si je suis une, ma nature morte doit différer de la vivante. Est-il possible dès lors que nature morte et contre nature coïncident ? Ce sur quoi je n’ai aucune influence constitue ma nature, considère-t-on, l’immuabilité de cette nature étant établie par le fait que je ne peux la changer…. A contrario, ce que je parviens à changer ne lui appartient plus. Si je force ma voix vers les graves ou les aigus, les gens qui me connaissent trouveront que je ne parle pas de façon naturelle. Et cependant, la sonorité naturelle de ma voix a subi des influences même précoces – il n’est pas exclu que j’imite certaines prosodies qui m’ont fait frissonner – et j’aurais tort d’affirmer que celle-ci m’a été donnée une bonne fois pour toutes puisqu’elle se module au gré de facteurs inhérents à mon expérience – à ce je qui n’est que le nom de celle qui, à chaque instant, prend responsabilité.
Bon sang, je dois calmer le fourmillement de ces pensées, à tout prix ! J’allume la lampe de chevet, me lève, vais boire et pisser, et ce n’est qu’en revenant m’allonger que je l’aperçois. Sur le rayon inférieur de la table de nuit, j’en reste stupéfaite, un exemplaire d’Hystérectomia. Que ce livre qui m’a tant bouleversée se trouve là, en double, me paraît aberrant et je ne résiste pas à l’envie d’en relire quelques passages cependant que le sommeil me gagne.
Me voilà accoudée à une balustrade. Autour se déploie l’océan. Sa surface est lamée d’échardes spéculaires, la houle invincible et rassasiée. Nous voguons ; le navire, large et véloce, nous emporte dans un temps plus clément que nulle autre part. D’abord, c’est toujours son parfum qui l’annonce. Elle avance sur le pont, elle y flotte en quelque sorte. Il est douloureux de la trouver toujours aussi belle. Sa robe est d’un violet d’héliotrope, brodée d’arabesques claires. Je m’en aperçois trop tard, mes souliers sont trop grands et comme toujours, je vais croiser son regard et ne pas trouver ce que j’y cherche. La main que je passe sur mon visage pour me calmer a l’effet inverse. Quel effroi ! Je sens qu’y a poussé le début d’une barbe. Ma barbe. Je n’ose pas me palper ailleurs pour vérifier qui je suis devenu(e).
Après, c’est encore pareil, toujours pareil, elle me toise puis me choie, souriante et taquine, fuyante lorsque je reprends force. Les poils sur mon visage ne semblent pas l’effrayer. De haut en bas, le désir s’engorge et je crois sentir grandir un sexe, le mien. Mais déjà, elle se fait craintive quand j’ose frôler le périmètre de son refus. Je dois me conformer à sa règle, rester son admirateur sage. Sous peu, nous arriverons à quai et une voiture nous conduira à Caprarola. La splendeur du palais aura peut-être raison de sa réticence.
Attiré par la perfection de cette forme, le poète Ronsard s’en fera le relais, un millénaire plus tard. “L’oeuf en sa forme ronde, / Semble au ciel qui peut tout en ses bras enfermer / Le feu, l’air et la terre, et l’humeur de la mer, / Et sans être compris comprend tout en ce monde.” Pierre de Ronsard, Je vous donne des oeufs. L’œuf en sa forme ronde, in Les Amours [1578], Garnier, 1923, pp. 339-340.
“Lorsqu’apparaît le zygote, l’être vivant devient ; à la fois par soumission au déterminisme de son type et par réaction aux éventualités surgies d’intersections au sein de son propre ensemble. Il s’impose comme variation autour d’une invariance. Il se fait enveloppe d’une tension entre l’inévitable et l’impossible, le maintien d’une totalité dans et par chaque partie.” Maurice Merleau-Ponty, “Il n’y a pas d’accès à l’ontogénèse,” dans La Nature. Cours du Collège de France (1956-1960), Points, 2021, p. 400.
Le terme allemand employé par Jakob von Uexküll est Umwelt.
C’est le cas, par exemple, pour les intestins du souriceau.







