« J’aime tout ce qui coule », écrivait Henry Miller, avant de recourir à une métaphore graphique — et finalement misogyne — pour appuyer son propos. Parmi les choses qui coulent, il faut assurément compter l’écriture de la romancière belge Daphné Tamage (voir notamment son roman récent, Le retour de Saturne, que nous adorons). De son propre aveu, la sensibilité littéraire de Daphné a été profondément façonnée par Miller, aux côtés de John Fante et d’autres représentants américains du milieu du XXᵉ siècle de ce qu’on appelle parfois le « dirty realism ». Que signifie communier avec ces mauvais garçons — ou avec leurs fantômes — quand on est européenne, femme, fille d’un père d’une telle rare douceur ? Pourquoi les poursuivre, après tant d’années, à travers tant de distance, géographique comme tempéramentale ? Laissons Daphné répondre elle-même, dans cette réflexion poignante sur son récent pèlerinage littéraire en Californie, son papa juché sur le siège passager comme le Charley de Steinbeck. — Les Éditeurs
« Un jour, je deviendrais une légende de la mythologie crustacée. » —John Fante, La Route de Los Angeles
Juste avant la réélection de Mr. T., j’ai trainé mon pauvre père de San Francisco à Los Angeles en passant par Carmel, Big Sur et Cambria : l’idée était de descendre la Highway 1 en une dizaine de jours pour visiter les incontournables. Dans le souci d’épargner à mon père apiculteur une violence citadine à laquelle il était notoirement impréparé, j’ai décidé que nous dormirions, une fois arrivés à L.A., sur les hauteurs de Topanga Canyon. Plus honnêtement, mon but était de me trouver à mi-chemin entre Pacific Palisades et Point Dume, où s’étaient établis mes deux indétrônables héros de jeunesse : Henry Miller et John Fante. Héros ? Il s’agissait en fait – et c’était pire, dans un sens – de mes modèles, mentors, qui allaient, plus tard et dans une improbable filiation, donner une sorte de forme prémâchée à mon écriture et une direction à ma niaque. Je devais donc un paquet de choses à ces deux auteurs ambivalents, autocentrés, mégalomanes et tout à fait contestables. Des hommes, de surcroît.
En arrivant sur le promontoire de Point Dume, le ventre plein à craquer de clam chowder du Malibu Seafood, papa s’est affolé de voir des pancartes « Armed Security » ornées d’un pistolet noir sur fond blanc et plantées dans tous les gazons taillés à ras de Cliffside Drive.
—Chérichou, je ne me sens pas très à l’aise ici, a dit mon père en ralentissant, alors que je cherchais des yeux une place de parking.
—Ce n’est pas un quartier privé, papa, on a le droit d’être là.
—Je ne le sens pas. Et je croyais que ton écrivain était pauvre, a-t-il ajouté en désignant une propriété cossue.
—Il a été pauvre, mais il a travaillé pour Hollywood et il est devenu riche. C’est le concept du rêve américain : partir de rien et atterrir ici.
Après un temps de réflexion, papa a demandé :
—Mais pourquoi tu veux voir sa maison ?
—Parce que c’est un génie.
—Son génie est dans ses livres, non ?
—Je n’en sais rien. Peut-être que j’ai besoin qu’il sache que je suis venue jusqu’à lui. Peut-être que son âme est restée à Point Dume.
Une petite voix me disait que l’âme de John Fante rodait plutôt sur le terrain de golf d’à côté, chez Musso & Frank ou, plus probablement, au casino.
—Et tu crois qu’il en a quelque chose à faire, que tu cherches son âme ?
—Affirmatif.
Mon père, pour qui les écrivains étaient des gens troublés, mais qui m’avait promis ce voyage depuis quinze ans en le reportant sans cesse, n’a pas moufté est a obéi à mon désir de faire le tour du quartier. Après avoir tourné trois fois dans Point Dume à la recherche d’une place de parking, il sérieusement craint qu’on nous prenne pour des voleurs et qu’un propriétaire zélé finisse par appeler son onéreuse sécurité privée. Je lui ai fait signe de laisser tomber, et je n’ai pas insisté pour nous arrêter chez Joan Didion, détour qui aurait définitivement achevé papa. J’ai tout de même demandé, avant de rejoindre les oiseaux et la nature sauvage de Topanga, de faire un détour par le 444 Ocampo Drive, en guise d’hommage à Henry Miller. C’était juste avant les incendies, le quartier était fadasse et propret, mais j’ai été émue de voir que les deux arbres reconnaissables sur les photos d’antan s’épanouissaient toujours contre la façade. Papa a pris une photo de moi devant la maison et nous sommes partis.
Mon plan initial était sensiblement plus ambitieux qu’un rodage dans deux quartiers d’un ennui mortel : il s’agissait en fait de trainer mon pauvre père jusqu’au port de Long Beach dans le but de trouver la plage de ladite « scène des crabes » de La Route de Los Angeles. Mais mon père s’était indigné, la veille, de voir que des gens dormaient par terre entre Marina del Rey et Venice. Il ne comprenait pas comment « c’était possible que personne ne fasse rien pour eux », « comment on pouvait laisser les gens mourir sur la plage », « comment c’était possible de vivre dans ces maisons si chères qui bordent les canaux (faux, en plus), et de savoir que des éclopés perdent leur vie à quelques mètres de leur jardin à arrosages automatiques », etc. J’ai répondu que je n’en savais rien, que les États-Unis avaient leur façon à eux de faire le tri entre les êtres humains, et que ce tri s’opérait en fonction de leur portefeuille, mais que nous n’étions pas forcément meilleurs chez nous même si, il fallait l’avouer, le contraste entre le luxe et la misère, à Los Angeles, était particulièrement sinistre.
J’ai donc raboté mes plans de la soirée, et nous avons pris la route de Topanga. Mon père en a été instantanément ragaillardit et j’ai dit adieu, dans ma tête, à l’idée de grimper jusqu’à Bunker Hill le lendemain matin. Nous irions voir les vieux escaliers d’Hollywoodland et l’Observatoire. Là-bas, tout irait bien. En attendant, nous étions coincés dans les embouteillages.
—Pourquoi tu voulais voir ce port en particulier ? a soudain demandé papa.
—Une scène mythique s’y déroule dans La Route de Los Angeles. Le double littéraire de John Fante, Arturo Bandini, massacre des crabes sur une plage de rochers.
—Mon père, qui aimait les animaux, a blêmi.
—Tu voulais te rendre sur les lieux d’un massacre ?
—Un massacre imaginaire, papa. Il n’a pas vraiment tué ces crabes.
—Tu veux voir un lieu où quelqu’un a écrit qu’il a tué des crabes mais où, en vérité, il n’a pas tué de crabes ?
—J’ai hoché la tête.
—Et pourquoi c’est important ? Enfin, le Hearst Castle, j’ai compris pourquoi tu voulais le visiter, même si... Enfin, je ne dis pas, le lieu est impressionnant, le type y a vécu et tout, puis Rosebud, blablabla. Mais une tuerie imaginaire, Chérichou, sérieusement ?
Nous sommes restés silencieux, lui se disant qu’il avait décidément du mal à comprendre la fille qu’il avait mise au monde, moi à me poser une question de premier ordre : pourquoi, de tous temps, les écrivains faisaient-ils des pèlerinages sur les traces d’autres écrivains ? D’où venait cette tradition que nous perpétuions malgré nous ? Et surtout : pourquoi la perpétrions-nous vainement ? Est-ce que l’âme de Fante était venue parler à mon âme à Point Dume ? Et celle de Miller à Pacific Palisades ? Non, aucune n’était venue. La seule chose qui venait à moi, en ce moment, était les relents du pot d’échappement d’en face.
—Je crois, j’ai fini par dire, que la colère délirante de cette scène nous habite tous. Fante, qui a 21 ans à l’époque où il l’écrit, veut devenir le plus grand écrivain américain de sa génération, et se laisse aller à cette violence. Il a lu Nietzsche, nous sommes dans les troubles de l’entre-deux-guerres, il délire complètement. Et même si c’est tout à fait discutable, quand tu as le même âge et que tu lis ça…
—Tu as envie de massacrer des crabes ?
—De devenir écrivain. Parce que cette liberté qu’il s’accorde est tellement inouïe, son débordement si tonitruant en toi, que tu pressens que l’écriture offre une sorte d’ivresse inatteignable autrement que par l’écriture, et qu’elle ne se transmet que par la lecture.
—Et tu l’as atteinte, cette fameuse ivresse, en devenant romancière ?
—J’ai fait non de la tête alors que nous zigzaguions dans le canyon.
—Mais je la pressens, j’ai ajouté.
—Et ça suffit pour bâtir une œuvre ? Un pressentiment ?
—Ces sept pages de pure colère ont été assez fortes pour que je m’en souvienne encore avec précision dix ans plus tard. Je me dis que si je travaille assez dur, ce pressentiment, ou cette prescience d’une forme de joie, peut se transmettre comme une lanterne et éclairer n’importe qui, n’importe où dans le monde. C’est la force de la littérature, et celle de la traduction.
Mon père a haussé les épaules.
—Je ne comprends toujours pas comment tu peux prendre plaisir à lire un type qui tire à la carabine sur des crustacés.
—C’est la puissance de son imaginaire que j’admire, papa, pas son acte. Tu comprends quand même que l’autoportrait déformé de Van Gogh est une vision du peintre sur lui-même, et non pas la réalité ?
—Bien sûr, Chérichou, je ne suis pas débile. Ce que j’aimerais comprendre, c’est pourquoi tu veux te rendre dans un lieu où il ne s’est rien passé en dehors de ce livre ?
—Parce que Bandini qui dézingue des crabes, c’est mythique. Pourquoi des gens dépensent des fortunes pour des croisières qui les déposent sur l’île d’Ithaque où il n’y a rien, papa ? Parce qu’ils veulent voir où Ulysse aurait accosté ! Ulysse !
—Oui, bon, ce n’est tout de même pas comparable. Les gens visitent le Colisée parce qu’il y a vraiment eu des combats de Gladiateurs. Ils peuvent les imaginer.
Je comprenais ce que soutenait mon père, mais il devait prendre autre chose en compte :
—À la fin de sa vie, Fante ne voyait plus rien, et avait été amputé d’une jambe. Mais alors patratra, voilà que Charles Bukowski le sort de l’anonymat à la fin des années 70, et que toute une génération le redécouvre presque quarante ans plus tard ! Il finira par devenir, après avoir été cet homme teigneux, cruel, colérique et hystérique, l’écrivain qu’il s’était imaginé être en écrivant cette scène. Le rêve qui se transforme en réalité. C’est ça, le mythe. Et approcher ce mythe, symboliquement, c’est quelque chose. Je ne peux pas te dire quoi, mais je sais que c’est important.
—Et si c’était juste un fantasme ? Que tu n’approchais rien du tout en suivant ses traces ?
Papa s’est garé, nous avons rejoint la cabane de location. Il a sorti du frigo une Chimay Rouge dénichée au supermarché hippie du coin et qui, par hasard, était brassée à quelques kilomètres de chez lui, en Belgique, de l’autre côté du monde.
Le soleil se couchait derrière la terrasse.
—Tu crois qu’il y a des coyotes ? a demandé mon père alors que je consignais les détails de la journée dans un carnet.
—Non, mais je peux décider que oui, si tu veux, j’ai dit pour le taquiner : « Il était tard, le père et la fille s’étaient installés près du jardin pour admirer les derniers rayons sur le Pacifique, quand… »
—Vous vous croyez vraiment tout-puissants avec vos histoires, hein ? Tu sais qu’en dehors des personnes qui lisent des livres, tout le monde s’en fiche des écrivains et des crabes-morts-pas-vraiment-morts ? Tu sais que le monde de la finance s’en fout ? Tu sais que le monde du luxe s’en fout ? Tu sais que la politique s’en fout ? Tu sais que…
J’ai hoché la tête. Je savais.
—Moi je crois, a-t-il dit, que vous vivez dans un monde parallèle parce que vous refusez de regarder la réalité en face, et parce que vous êtes incapables de l’accepter.
—On la regarde. Mais elle ne nous suffit pas. Et dans cette insuffisance, seul le statut d’écrivain nous protège. C’est notre salut. Enfin, c’est ce qu’on croit. Tu sais, comme ces enfants qui veulent devenir pompiers avant même d’être montés dans un camion, ou bien d’avoir appris à maîtriser le feu. L’écriture, c’est pareil. Pour la plupart d’entre nous, le rêve de devenir écrivain précède l’envie d’écrire.
Mon père a levé les yeux au ciel.
—Moi, j’ai aimé la pêche à partir du moment où j’ai attrapé ma première truite. Pas avant.
—Mais si tu es allé pêcher, c’est que quelque chose en toi soupçonnait que ça pourrait te plaire.
—Mmh.
—Tu as donc eu une sorte de vision. Ou alors ton inconscient…
—Chérichou.
La conversation touchait à sa fin. Mon père saturait. Je me suis quand même levée pour aller chercher l’exemplaire de Mon chien stupide que j’avais tenu à relire dans l’avion, et je suis restée debout pour lui déclamer un passage.
« Je savais pourquoi je voulais ce chien. J’étais las de la défaite et de l’échec. Je désirais la victoire, mais j’avais 50 ans, et il n’y avait pas de victoire en vue, pas même de bataille, car mes ennemis ne s’intéressaient plus au combat. Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus. La Maserati que je n’avais jamais eue. Les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Gray. Stupide incarnait le triomphe sur d’anciens fabriquants de pantalons qui avaient mis en pièce mes scénarios jusqu’au jour où le sang avait coulé. Comme mon bien-aimé Rocco, il apaiserait la douleur, panserait les blessures de mes journées interminables, de mon enfance pauvre, de ma jeunesse désespérée, de mon avenir compromis. »
Après un certain temps, mon père a levé la tête :
—Danielle Darrieux ?
Pour lui, c’était une dame de la génération de son grand-père. En dehors de cette incongruité qui avait capté son attention, je ne savais pas si mon père comprenait le souffle qui se logeait dans cet extrait, sa vitalité. Est-ce qu’il mesurait l’espoir délirant que cet homme mettait soudain dans son chien ? Le pouvoir de changer non seulement son futur, mais aussi son passé ? Mon père comprenait-il comment la littérature venait sublimer la vie ?
—Papa, ai-je commencé dans une tentative d’explication, mais il m’a interrompu d’un geste de la main et s’est levé pour arpenter le sous-bois. Papa ? ai-je répété.
Mon père s’est contenté de poser un index contre sa bouche. Comme le soleil s’était couché, je l’ai vu disparaître et j’ai attendu, dans le silence, qu’il revienne m’expliquer qu’elle mouche l’avait piquée, et de quel droit il sabotait ce passage génial du livre que je tenais entre les mains.
—Regarde, Chérichou, a-t-il murmuré dans l’obscurité.
J’ai levé la tête vers les fourrées. Deux yeux qui reflétaient la lumière de la véranda me fixaient, immobiles, à une trentaine de mètres.
Mon père a fait craquer une branche en voulant s’approcher. Le coyote s’est enfuit.
—Tu vois, a-t-il dit en versant le fond sa bière dans le verre. Tu n’as pas eu besoin de l’écrire pour le faire advenir.





Je passe des années sans parler ni lire quoi que ce soit sur Topanga, et là j'en ai parlé avec quelqu'un dans le contexte d'un livre qu'ill écrit et me voilà replongée dans la Californie du sud avec ce texte. Uncanny.